L'art des massages.

L’art des massages.

 

Le massage est avant tout une rencontre de deux personnes par le biais du toucher …
On ne peut pas parler « du » massage, mais « des » massages » … Tout un art …

 

Si un pianiste joue un morceau de piano, il connaît parfaitement le solfège, la partition, et la technique qui lui permettront d’interpréter le morceau qu’il va jouer. Il peut le jouer parfaitement, sans aucune faute, mais néanmoins ne pas l’interpréter en tant qu’artiste. Un artiste interprète, alors qu’un technicien exécute. Ainsi en est-il du massage. Un bon masseur n’applique pas seulement une technique, mais il l’interprète en fonction de la personne massée… C’est ainsi que l’on peut définir le massage commet un art. L’art du toucher

Par le bais du toucher, le massage met deux personnes en relation. Là réside toute son extrême richesse, et aussi sa complexité. On pourrait penser que le masseur donne et que le massé reçoit. Mais ce n’est pas si simple. On ne donne pas un massage comme on donne un sac de bonbons. Il ne suffit pas d’appliquer des recettes, fussent-elles valables. Car la personne qui se trouve sur la table de massage ne ressemble en rien à la personne précédente.

L’extraordinaire histoire d’un corps…

Chaque personne massée a une histoire différente. Et cette histoire est inscrite corporellement. Dans le corps, il y aura le souvenir de la douceur maternelle. Mais au même âge, ce peut aussi être le souvenir d’une absence, d’une dureté, voire de coups, ou de sévices. Au cours de la vie, il y aura des soins attentifs, des bercements, des câlins. Mais aussi des actes chirurgicaux, des handicaps, des blessures. Il y aura les caresses merveilleuses de l’aimé€. Mais aussi les caresses que l’on regrette. Il y aura les gestes d’amitié. Mais aussi la solitude du corps non touché. Il y aura les traumatismes, les viols, les incestes. Il y aura la jouissance. Et aussi l’impuissance et la frigidité. Il y aura le vent sur la peau, le soleil, les poignées de main, les baisers, les petits et grands maux de la vie. Tout cela qui s’inscrit. Tout cela qui forme l’unique et extraordinaire histoire humaine d’un corps. Et il en est de même pour le masseur qui, lui aussi, porte en son corps et en son être une histoire.

C’est son désir…

Chacun a une relation au corps différente, tantôt bonne, tantôt moins bonne, parfois complètement détériorée ou inexistante. Quoiqu’il en soit, téléphoner pour prendre rendez-vous avec un masseur ou une masseuse, est une démarche importante. On accepte de se faire toucher par quelqu’un d’inconnu. Certaines personnes en couple ne se donnent pas cette permission. Comme Myriam, 57 ans, dont le conjoint n’était pas d’accord. Il éprouvait des réticences. Cela aurait pu provoquer des tensions dans le ménage. Et Myriam, qui avait envie de se faire masser, a éprouvé la tentation de renoncer…. Puis, non ! Elle eut assez de liberté pour s’accorder à elle-même la permission de ne rien dire à son conjoint.

C’est que le toucher n’est pas neutre. Il véhicule des besoins affectifs premiers, la sensualité, et l’érotisme. Nos corps cherchent le toucher. Le langage du corps, sa façon d’être aimé, c’est d’être touché. Un corps touché tel qu’il en a envie, tel qu’il en a besoin est un corps fondamentalement heureux. Il exulte. Il a du bonheur. C’est son désir. Et l’âge ou la santé, n’ont aucune importance dans ce désir. Une personne âgée, ou malade, a un corps qui a envie d’exister, au même titre qu’un corps jeune. Le massage permet cela. Il donne la possibilité de rencontrer ce besoin fondamental, trop souvent nié.

La nostalgie du premier enveloppement

Sans doute revivons nous, tous et toutes, à travers le toucher, le besoin du bébé que nous étions. Le besoin premier d’être soigné et aimé inconditionnellement. Nous ne l’avons peut-être pas été. Certains n’ont pas eu cette chance d’être bien portés dans les bras de leur mère. Winnicott souligne combien il est essentiel pour le bébé de se sentir en sécurité dans les bras de sa mère. En sécurité, c’est-à-dire contenu. Contenu dans des bras qui savent soutenir, qui ne laissent pas la tête balloter dans le vide, qui assurent un soutien de tout le dos. Contenu, enveloppé, totalement sécurisé. Dans ce premier « portage » du bébé que nous étions par la mère que nous avons eu s’est construite notre sécurité affective de base. Car pour le bébé, la mère (ou la personne qui la représente), tient lieu de sécurité vitale. Elle est le lieu de la chaleur, de la nourriture, de la relation. Adulte, la personne cherche quelque part un toucher de qualité qui se caractérise par cette bonté primordiale.

La nostalgie de cet enveloppement premier est sans doute sous-jacente dans le rapport de chacun au toucher. Nous avons la nostalgie des origines fusionnelles. Une émotion d’enfant est enfouie dans chaque cœur d’adulte

Ceci dit, certaines mères aimante et bien intentionnées n’ont absolument pas l’instinct inné de bien porter leur bébé. Elles sont maladroites, cela dû à leur propre histoire. Et puis, il ya des personnes qui n’ont tout simplement pas eu, pour de multiples raisons, une mère suffisamment bonne, comme dirait Winnicott.
Cela ne signifie pas qu’adulte, une personne ait à vivre cette carence tout au long de sa vie. Elle peut aussi être « réparée » grâce à des relations affectives où elle est touchée de façon aimante et enveloppante.

Ce qui garantit l’excellence…

Dans cette optique, un massage de qualité rencontre le besoin de l’enfant que nous étions, le comble quelquefois, et a sans aucun doute des effets réparateurs. D’où la responsabilité du masseur. N’est pas bon masseur qui veut. Appliquer une technique ne suffit pas. C’est bel et bien de richesse intérieure qu’il s’agit. Comme en toute chose, ce n’est pas la maîtrise d’un savoir qui garantit l’excellence. Ce qui garantit l’excellence, c’est la richesse de la personne, c’est sa vastitude, sa justesse, son intelligence relationnelle. C’est son étoffe, son tissu sensitif, sensible, sensuel. C’est la richesse de sa palette de vie et ce qu’il en fait. C’est sa hauteur, autant que sa profondeur. C’est son intériorité. Bref, sa présence. On peut être massé par quelqu’un qui a suivi une kyrielle de formations et qui n’a aucune présence. Les mains sont savantes, mais vides et sans prolongement. Il n’y a pas un corps et un cœur vivant à l’autre bout. Des vraies mains de masseur sont pleines. Pleines de présence à l’autre. Cette présence à l’autre, elle se sent. S’il n’y a pas une vraie présence, une vigilance attentive, un don de soi sans envahissement, le massage est tout simplement insatisfaisant. Quand on a la chance de recevoir un massage réellement plein de présence, le corps est heureux et ne l’oublie pas.

Le langage cerveau-peau

Le masseur est en contact avec la peau. Mais à partir de la peau, le masseur entre en contact avec la profondeur de quelqu’un. La peau, rappelons-le, est un organe extrêmement sensitif car elle est très innervée. La peau et le cerveau parlent le même langage. Le cerveau produit des messages qu’il envoie au corps par le biais des neuromédiateurs, substances chimiques que l’on dénombre à peu près à 200 à ce jour. Des découvertes récentes montrent que les cellules cutanées peuvent aussi produire des neuromédiateurs. En clair, cela veut dire que la peau peut envoyer des messages au cerveau et en recevoir de lui.

La sphère affective et l’émotion sont donc omniprésentes dans le langage cerveau-peau. Il suffit de constater que la personne qui a une vive émotion de colère, de surprise, de joie, peut rougir ou pâlir, avoir des chaleurs, ou suer abondamment. La peau joue le rôle d’interface entre notre monde intérieur et notre monde extérieur. Et là aussi, il existe des liens évidents avec le vécu du bébé. En effet, le bébé prend conscience qu’il a un intérieur et un extérieur grâce à la peau. Au départ, le bébé ne fait pas la différence entre l’intérieur et l’extérieur. Il se vit dans un état de fusion, notamment avec la mère. Il n’y a pas de différence entre lui et sa mère. Puis le petit est touché. Et tout à coup, il se rend compte qu’il y a une limite, une frontière. C’est la peau. Et cette peau, il la sent. On entre en contact avec lui grâce à la peau. Cela veut dire qu’il est différent. Cela veut dire qu’il a un « moi ». Un « moi-peau », comme le nomme Didier Anzieu, psychologie et psychomotricien. Le tout-petit se représente lui-même comme un «moi» qui contient un psychisme à partir de la surface de la peau. Pour lui, les sens, dont le toucher, jettent un pont entre lui et le monde extérieur.

 

La place qui lui revient.

De cette aventure identitaire, il nous reste le souvenir. Même si la société dans laquelle nous vivons privilégie les mots, même si notre mode de communication est mental et verbal, nos sens n’en restent pas moins les « capteurs » premiers de la réalité. Nous sommes toutes oreilles, yeux et bouches, toutes papilles et pores tendus vers le monde extérieur. Tendus, ouverts, vibrants. Mais fermés quelquefois. Parfois même obstrués, bouchés, coincés. Emprisonnés. A moitiés endormis. Les sens en jachère. Le corps peu ou pas touchés. Le corps mis à distance. Et c’est sans doute là un des grands bienfaits du massage que de rendre à ce corps la place qui lui revient. Le toucher réinstaure la relation dans toutes ses dimensions.

C’est d’abord une relation avec soi-même. Une relation de proximité avec soi-même, vu que l’on vit parfois bien loin de son corps. Planant loin du sol, telle Alice au pays des merveilles qui, dans le conte, attrape à un certain moment un cou démesuré et qui, de là, voit ses pieds à des kilomètres en dessous d’elle. Loin du corps, près des ordinateurs, l’oreille collés à nos portables, nous nous enfonçons dans les images et les mots, ceci dit, sans disqualifier le web et les immenses possibilités qu’il offre.

Le toucher abolit la distance avec le corps. Nous sommes touchés, les mains d’autrui nous donnent à nouveau un « moi-corps » pour paraphraser Anzieu. Aussi, le massage peut-il s’avérer être un de ces lieux où est possible une réconciliation avec soi-même. Réconciliation entre le corps et l’esprit, entre les sens et le mental, entre l’énergie et la matière. Le « je» redevient réuni.

Massage et hormones

Il y a relation. A soi et à son corps. A travers le toucher de l’autre. Car c’est dans la relation que nous revivons. La relation, quand elle est de qualité, nous guérit. Oui, l’être humain est essentiellement être de relation. Il a besoin de nouer des liens affectifs d’amitié et d’amour avec autrui. Le corps participe pleinement à ce besoin, l’induit et le traduit. En effet, l’attachement affectif est notamment le fait de deux hormones l’ocytocine et la vasopressine. Le psychologue Fabrice Mascaux, qui pratique le massage holistique, a mené une recherche sur le lien existant entre le massage holistique et l’ocytocine. Recherche supervisée par le professeur Legros, endocrinologue du Centre Hospitalier Universitaire de Liège. Dans ce travail, un petit groupe de 10 jeunes hommes a été réuni pour recevoir 9 massages. Avant et après chaque séance de massage, un échantillon de sang a été prélevé. Ce sang fut analysé en laboratoire et l’on constata une baisse de l’hormone de stress, le cortisol, et une hausse d’ocytocine. Même si la recherche porte sur un petit groupe, le résultat n’en est pas moins là. Autrement dit, un massage pourrait avoir des effets thérapeutiques, vu que l’ocytocine est anxiolytique et anti-stress, qu’elle réduit la tension musculaire, agit bénéfiquement sur le syndrome d’hyperactivité qu’elle diminue, facilite l’apprentissage, équilibre la pression sanguine et le cœur, entre autres bienfaits…

Si l’ocytocine est élevé lorsque la mère allaite son bébé, le massage semble lui aussi provoquer la hausse de cette hormone dans le sang. Etre en relation avec autrui a des effets bénéfiques pour la santé, ce n’est pas nouveau. Et la santé, ce sont aussi des hormones et des processus chimiques. Ce que cette étude prouve, c’est qu’il y a une interaction entre les processus hormonaux, le massage et l’affectif.

Qui dit « affectif » dit confiance. Confiance basée sur le respect. D’où vient-elle, cette confiance, et comment l’établir ? Dans un massage, le rapport au corps amène des questions par rapport à l’érotisme, la nudité, le plaisir, la sexualité aussi. Excepté le massage tantrique, le massage n’est pas sexuel. C’est un confort que de savoir que l’on peut être touché avec bienveillance sans que le sexe soit convié.


Les techniques

La pratique du massage existe de tous temps, et on ne peut que se réjouir qu’elle continue à exister actuellement. Le massage se développe tous azimuts. On pourrait plus justement parler « des » massages plutôt que « du » massage. Citons, par exemple, le massage californien qui a pour visée principale de détendre la personne, le massage cenesthesic dont l’objectif est de resituer la personne dans son intériorité, d’où une grande écoute du masseur et des mouvements très lents, et le massage sensitif qui, thérapeutique, comprend différentes techniques de communication. Ce sont des massages qui ont des objectifs avoués très différents. Mais ils ont quelque chose en commun : le rapport d’une personne à une autre personne, à travers un toucher particulier qui est le massage.

 

Etant donné que chaque personne est différente, il est naturel que le masseur développe, au fil du temps, une forme de toucher qui lui corresponde. Il se peut qu’il soit plus particulièrement proche d’une technique bien particulière et qu’il développe la maîtrise de cette technique. C’est nécessaire de développer un savoir-faire… égal au savoir-être. La technique est précieuse dans la mesure où elle apporte un surcroît de liberté au masseur comme au massé. Car ce qui prime, c’est le rythme de la personne massée, ce sont ses besoins.

Masser = reconnaître l’autre

Masser quelqu’un est un acte affectif. Dans l’idéal, ce devrait être un acte d’amour gratuit. C’est-à-dire une reconnaissance de l’autre tel qu’il est dans son corps. Une reconnaissance inconditionnelle de ce corps là, ce corps qui peut être plissé ou gras. Ce corps là, le masseur le reconnaît, et lui donne toute son attention et sa présence. Plus même : un bon masseur savoure le fait de masser la personne qui se trouve là. Il donne et reçoit gratuitement, sans enjeux autres que celui de masser. Le massage est dénué de tout attachement possessif, d’attentes et de projections. Lorsque le masseur touche le corps de la personne, il est libre de l’attachement amoureux. Il n’ya pas de jeu de séduction dans une séance de massage. Il n’y a pas de fascination par rapport à l’autre. Dans une séance de massage réussi, la personne sent que le masseur aime être là, tout simplement, avec elle, et qu’il aime la masser.

Ce n’est évidemment pas toujours possible de se maintenir dans cette qualité. On peut supposer que le masseur est parfois peu présent, pour toutes sortes de raisons. Mais espérons que beaucoup soient vigilants. Qu’ils aient l’exigence de la présence. Il en est de même pour le massé. Plus la personne massée pourra se maintenir dans la présence à ce qui se passe, plus elle pourra se confier parce qu’elle se sentira en sécurité…et plus le massage sera réussi.

« Une œuvre à réaliser… »

Le massage est un service, avant tout. Et c’est ce qui le rend beau. C’est ce qu’exprime de façon tellement juste Christian Hiéronimus, auteur et fondateur du Toucher Créatif, dans son livre « La sensualité du toucher », éditions Le Souffle d’Or : «Certains touchers induisent d’emblée un sentiment de liberté. J’en vois de somptueux. Le corps touché se sent immédiatement reconnu dans l’espace qui est le sien ».

Le massage devient alors accompagnement de la personne et nécessite, « en plus d’une grande technique de mouvements, de développer un détachement et une humilité… Le toucher comme une offrande, comme ouverture à l’autre dans le respect de ce qu’il est, ne cesse jamais d’être une œuvre à réaliser. Immense ».

 

Marie-Andrée Delhamende.

 


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